Pierre CAYOL, Artiste Peintre
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"Peintre de premier plan, Pierre a l’œil aiguisé et la pénétration d’un artiste. J’ai eu la chance de l’accompagner lors d’excursions dans des régions sauvages du Sud-Ouest. Je l’ai vu étudier un paysage particulier, le croquer d’un trait aussi vif que précis, puis le rendre en peinture sur la toile avec une maîtrise véritablement remarquable. Ses tableaux retracent la géologie et la nature sacrée de la terre. Il perçoit le paysage à la manière des Indiens, le ressent en profondeur, dans sa dimension spirituelle, l’admire avec révérence."
N. Scott Momaday , Indien Kiowa – Prix Pulitzer en 1969 pour "La maison de l’aube". (Traduction D. Laruelle)
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"La nature pleine de taches de lumière que peint Pierre Cayol cède vite la place à un univers irréel. Aussi ce regard hors du temps utilise-t-il des perspectives plongeantes ou montantes. En cela nul formalisme. Le style permet de traduire le lyrisme d’un monde intérieur. Il ne convient donc pas de parler de vision minérale, mais de maturité et d’austérité ; d’immobilisme mais de tranquillité.
L’œuvre de Pierre Cayol est une tentative pour essayer de comprendre, une tentative désespérée au sens pascalien. Chaque tableau est un élément, une pensée d’un style naturel comme un cri de joie ou d’angoisse, dense comme un axiome. Les rochers, les collines, comme le corps féminin ou une nature morte, sont des sommets. Le peintre court de haut lieu en haut lieu pour y allumer des feux. Il veut tout conquérir pour comprendre. Il porte en lui la mémoire d’une genèse.
Finalement, Cayol est une énigme pour lui-même, non par pudeur : il s’interrompt pour retourner au silence. Il vole le frisson mais ne part pas avant la fin car, comme Diderot, il marche entre deux éternités."
Alain GIRARD - Conservateur des musées du Gard rhodanien - Villeneuve-lès-Avignon, Bagnols-sur-Cèze et Pont-Saint-Esprit.
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"La peinture à l'huile est l'essentiel de son travail, épisodiquement, de la gravure.
Il dessine beaucoup.
Il va sur son chemin dans l'esprit des peintres et des mouvements qui le touchent le plus :
Le cubisme, Cézanne, Vuillard, Braque, Paolo Uccello... pour n'en citer que quelques uns.
La composition, la construction, la recherche de l'équilibre sont ses soucis majeurs.
Il est un fou amoureux de la Provence, pays natal, et du Sud-Ouest de L'Amérique du Nord, terre d'élection. Ces deux passions ont une incidence sur son travail :
Il dit que la Provence est "simple" dans sa couleur, et qu'il faut en maîtriser la forme, tandis que le Sud-Ouest américain est "simple" dans sa forme et qu'il faut en maîtriser sa couleur."
Joseph PACINI
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"… J’imagine Cayol fou des Baux et des Alpilles, dont les paysages dénudés et arides, tout en rocs, rostres et surfaces calcinées, d’évidence l’inspirent. Il aime la rigueur – jusqu’à l’austérité. Or, rien de plus rigoureux que la pierre. Rien de plus net et précis. Rien qui se prête moins à joliesses et fioritures. La Provence de Cayol (Cayol lui-même ?) est calviniste ou janséniste. Rochers, éboulis figés pour l’éternité dans le dernier temps (la dernière seconde) d’un cataclysme… Cayol est le peintre du marmoréen.
Qu’il passe aux natures mortes, aux femmes, aux arbres, je retrouve cette même sévérité, ce même goût de l’essentiel : le net et le dur. Les femmes ont des seins, un ventre, des cuisses fermes comme la pierre, ce qui n’empêche pas leur stature (mot qui me réjouit, ici, car il donne à penser à statue) épanouie. Ses arbres si attaqués qu’ils soient par la neige, l’eau et le gel, sont imputrescibles et ses natures mortes, là sur la table, vous attendront dix ans, vingt s’il le faut : nettes et si dépouillées qu’on ne voit où ni le temps ni la mort ne pourraient, pour les dissoudre, les attaquer.
Cette exigence - cette éthique –de la rigueur, (ce refus de la mollesse, de la graisse, des atours…) suppose la moins flamboyante des palettes. La plus proche du gris – la couleur de l’austérité. J’imagine Pascal et Cézanne, s’ils avaient connu le peintre Cayol : ils en eussent fait leur frère."
Yves BERGER, directeur littéraire des Éditions Grasset. Prix Femina, 1962, pour "Le sud". Prix Médicis, 1999, pour "Immobile dans le courant du fleuve".
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. Comment surprendre les fleurs
en flagrant délit d’existence ?
Comment parler aux objets dans
le silence apprivoisé du regard ?
Comme un chamane,
Pierre Cayol
poursuit ses incantations picturales
pour mieux saisir
l’eldorado égaré dans le mystère
des natures immobiles.
Joseph PACINI
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"Pierre Cayol bâtit avec une minutie comparable à l’ascèse des mystiques un monde minéral et solaire parcouru d’Indiens et survolé d’oiseaux porteurs de messages. On le sent en quête de ce que Paracelse nommait “la signature des choses”. Nulle concession jamais chez lui : seulement des fondations et des fécondations. Une pénétration lente et continue vers le centre, le point où la matière, à force de rêver qu’elle vit et vibre, finira par se transformer en lumière pure. “Donnez à voir ”, souhaitait Eluard. Seuls les créateurs inspirés, dresseurs de torrents et charmeurs de déserts, façonneront un jour les dieux capables, à leur tour, de refaire l’univers à l’image de l’homme."
Marc ALYN - Prix Max Jacob, 1957, pour "Le temps des autres". Grand prix de poésie de la Société des Gens de Lettres et de l’Académie française, 1994, pour l’ensemble de son œuvre. Prix Henri-De-Régnier de l'Académie française pour "Le piéton de Venise", 2005.
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"Quand la matière s’achemine vers l’esprit"
Au premier abord, la peinture de Cayol est paisible. Ce n'est qu'une apparence. Dehors c'est la pierre. Dedans c'est le tissu. Dans les deux cas ce sont des murs. Pierre et tissu sont traités frontalement: on s'y heurte. Qu'elle soit "hard" ou "soft", pierre ou tissu, la matière s'oppose, elle résiste.
Des couleurs douces et pastels pour la dureté de la pierre, des couleurs chaudes, voire violentes pour le tissu introduisent l'ambiguïté. La pierre serait-elle plus tendre que le tissu? C'est bien cette impression qui se dégage des tableaux. Pierre Cayol ne peut que vivre la pierre sur le mode de la tendresse : c'est son nom. Quand il se permet de faire des incursions ailleurs, c'est pour "s'éclater". A côté de l'exubérance des couleurs de l'étoffe, le traitement de la pierre est retenu. Alors il a tendance à se lire... comme un autoportrait."
Agnès PIERRON – auteur du "Dictionnaire de la langue du théâtre", 2002 et "Dictionnaire de la langue du cirque",2003.
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Frontières
Où sont les soleils mauves
Qui plongent et cheminent au sein de la couleur ?
Où sont les arbres verts
Lianes enchevêtrées jusqu’aux lacs d’eaux profondes ?
Clairières en léthargie !
Le sommeil en son éclat de feu
Achemine ses rêves sur des sentiers étroits,
A l’affût, là, dans l’ombre, la lumière
En indien Navajo
En Peul de l’Afrique
Griffe le sang du soir pour conjurer le sort.
Voici le songe des couleurs engrangées dès l’enfance ?
Le triangle lascif, les émois de calcaire,
Et le rire du bleu coulant dans les roubines ?
L’antique faim d’images qui taraude le corps
Grésille
Musique de la toile sur l’encre qui s’enferre
Magie des hiéroglyphes !
Derrière les frontières
Naissent des sens nouveaux…
Joseph PACINI
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Les quatre mondes de Pierre Cayol
Le jeune homme reçut à son front un éclair
et devint pour l'aimée une lampe diffuse
Onde de forme était la pyramide
où se levait un couple roi.
L'étreinte eut pour sujet la naissance du peintre.
L'altier regard crée le futur, confiance joueuse
et passage à l'objet. Vision de l'atelier - aplats -:
table, tréteaux, châssis, papier peint ou tissus collés,
pinceaux, cartons format raisin, blanche monnaie du pape
L'artiste scrute au silencieux abyme ses outils.
Fortune non de mer mais de ferme voilure:
Alpilles de Van Gogh, Victoire cézanienne,
Les unes tracées bleues, l'autre en rouge manière,
pour l'hommage à deux maîtres inspirés par Nature.
Cayol pour respirer veut la Terre non l'Air.
Et celle de Provence est augmentée par sa province
amérindienne au coeur. Canyons de grès, ocres falaises,
Arizona, Utah, et Monument Valley. Les quatre mondes
des Apaches réclament quatre couleurs,
les Pueblos font résider leur dieu au quatrième ciel.
La Kachina, rituelle poupée chez les Hopis
révèle à leurs enfants le ludique divin;
le Premier Homme fit des montagnes sacrées
pour fixer au pays navajo ses limites.
Les mythes sont des attendus pour nos épreuves.
Pierre conforme à son prénom, Cayol
traduit leurs pétroglyphes, fait de légendes langage coloré,
trouve une terre d'élection en leurs figures,
en étrange contrée advient à son réel.
André UGHETTO - Poète et critique littéraire dans les revues SUD, POESIE, SORGUE et AUTRE SUD. Traducteur de poètes italiens et anglais. Ouvrages récents:"Rue de la forêt belle", éditions Le Taillis Pré, 2004; " Le sonnet, une forme européenne de poésie", éditions Ellipses, 2005.
PIERRE CAYOL : L’ÉMERVEILLEMENT DU REGARD
Peintre méditerranéen, Pierre Cayol a su saisir avec talent, dans ses toiles, la lumière et la splendeur de nos terres du Sud. Ses paysages des Alpilles, en particulier manifestent à la fois un sens profond de la structure, de l’équilibre des formes et de l’harmonie des couleurs. Au-delà des apparences, on devine l’osmose qui s’est établie antre la sensibilité de l’artiste et ce que l’on peut nommer : l’esprit des lieux.
Et la même connivence est perceptible avec les paysages des territoires indiens du Sud-ouest des États-Unis dans lesquels Pierre Cayol fait de longs séjours depuis quelques années. Les lignes, les couleurs des canyons, des mesas ou des pueblos sont certes différentes, mais la fascination qu’elles exercent est la même. On sent que le peintre, dans ce qu’il considère sa patrie d’élection, est en empathie avec les mythes complexes des Hopis, des Apaches ou des Navajos. Là, tout est imprégné de sacré. Il n’est donc pas étonnant que l’art et l’artisanat des Indiens – poteries, tissus, vêtements, peinture de sable – s’introduisent dans les œuvres du peintre, et tout particulièrement dans certains collages, et dans les natures mortes, d’ailleurs si mal nommées, en français, puisque, dans le cas de Pierre Cayol, elles nous paraissent animées d’une singulière vie intérieure. Là aussi, comme dans les nus, triomphent la sensualité, l’équilibre et le lyrisme des couleurs.
Dans une époque de mutation violente et de malaise, où souvent l’art se réfugie dans le grotesque, la dérision, voire la négation de ses propres pouvoirs, Pierre Cayol, porté par l’émotion et l’émerveillement du regard qu’il pose sur le monde élémentaire, poursuit une œuvre résolument placée sous le signe de la ferveur, de la célébration et de la beauté.
Jean Joubert - Prix Renaudot, 1975, pour L’homme de sable.
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PIERRE CAYOL, Le Fou d’Amérique
Entretien avec Marc Alyn
Marc Alyn – Homme du Sud, né à Salon-de-Provence en 1939, résidant non loin d’Avignon, à Tavel, dont le vin rosé – assurait Pierre Seghers – "fait les poèmes chanter", vous êtes sans conteste le plus "indien" des artistes contemporains. N’avez-vous pas enluminé de main de maître les rêveries américaines d’Yves Berger, notamment dans l’album intitulé La Galerie indienne du Fou d’Amérique ? Comment cette "folie" s’est-elle emparée de vous ?
Pierre Cayol – Le Sud-ouest américain, les Indiens, c’est un monde ! Depuis vingt ans, je n’ai de cesse d’errer entre ma Provence natale et les territoires indiens d’Arizona et du Nouveau-Mexique, chez les Navajos, les Apaches, les Hopis et les Pueblos, peuples légendaires que l’Histoire s’est longtemps acharnée à effacer. Sur ces terres rouges, les paysages ont une allure désertique dans un espace sans limites, ces déserts sont marqués par la nostalgie d’un paradis perdu. Un équilibre parfait entre les lignes, les pleins, les vides et les masses que l’on trouve aussi dans la composition des chefs d’œuvre de la peinture. Quoi d’étonnant à ce que les gens qui vivent là – Navajos ou Hopis – reflètent tant soit peu ces paysages sur leur visage, leur allure. La même beauté se décèle à travers leurs chants.
M. A. – Certains surréalistes vous avaient précédé dans cette voie. Je pense à Antonin Artaud s’efforçant, dès 1936, de partager le grand songe des Indiens Tarahumaras, ou à André Breton fasciné par les Kachinas hopis…
P.C. – Il a fallu du temps pour en faire de l’art premier !… A Sedona, où Max Ernst est venu vivre deux ou trois ans, j’ai consulté dans la bibliothèque de cette ville, un énorme livre sur son œuvre dans lequel j’ai découvert des dizaines et des dizaines de travaux que je n’avais jamais vus parce que, ici, on nous montre toujours les mêmes œuvres. J’ai constaté que cet artiste avait déjà réalisé, dans les années quarante-cinquante, tout ce que les artistes "d’avant-garde" ont réalisé jusqu’à aujourd’hui inclus ! Mais ce qui est étonnant, c’est que ça n’a pas déclenché (je parle des Kachinas et des surréalistes) la même explosion que les masques africains avec Picasso et Braque.
M.A. – Vos intercesseurs ne furent pas des intellectuels européens, mais des créateurs issus de l’indianité.
P.C. – A santa Fe, au Nouveau-Mexique, j’ai eu la chance de connaître trois grands artistes : Allan Houser, sculpteur apache reconnu dans tous les Etats-Unis ; William Lumpkins, l’un des pionniers de l’expressionnisme abstrait et Scott Momaday qui n’est pas seulement un auteur important – Prix Pulitzer pour la Maison de l’aube en 1969 – mais aussi un peintre et un homme qui passe beaucoup de son temps sur les territoires indiens ainsi que chez les Peuples de Sibérie pour les aider à conserver leur culture et à prendre leur défense par le biais d’une fondation – Buffalo Trust – qu’il a créée et dont il est président. C’est un Indien Kiowa. Il me soutint par le seul fait qu’il apprécie mon travail, mais aussi par tout ce que je peux apprendre à travers ses ouvrages et ses conversations.
Tous les trois, de diverses manières, ont contribué à façonner ma pensée et m’ont beaucoup aidé (sans qu’ils ne fassent rien) à me libérer. Comme s’ils m’avaient donné la permission de me libérer…
M.A. – Qu’entendez-vous par là ?
P.C. – Pendant des années, les "bien pensants" nous ont mis dans la tête que l’art abstrait était le seul art aujourd’hui, l’unique voie possible et que chaque peintre digne de ce nom devait atteindre ce niveau à un moment ou à un autre – un véritable "nirvana" de l’art.
Or, on peut voisiner avec la peinture abstraite, on peut être dedans de temps à autre… Cela m’arrive. J’ai toujours beaucoup aimé un peintre comme Alfred Manessier et je trouve qu’il est un peu oublié d’ailleurs ! J’aimerais qu’on se souvienne aussi de Nicolas De Staël qui, dans les années cinquante, avait déjà fait l’aller-retour figuration-abstraction-figuration. Ceux qui restent farouchement hostiles à la figuration n’ont jamais rien compris à la peinture.
Donc, quand je dis que Scott Momaday, Allan Houser et Williams Lumpskins m’ont libéré, c’est qu’eux-mêmes étaient libres de toutes chaînes et pratiquaient indifféremment les deux tendances dans leurs travaux, sans préjugés, sachant très bien que, et c’est à mon avis la moindre des choses, "un tableau avant d’être un cheval de bataille, une femme ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées" (Maurice Denis).
M.A. – Yves Berger parle de vous comme du "janséniste de la peinture contemporaine" mettant ainsi en relief une instinctive rigueur qui se complaît dans la représentation du règne minéral.
P.C. – Longtemps le minéral m’a passionné, et il me passionne toujours. J’habite la Provence et c’est une énorme chance. A ma disposition, les Alpilles, la Sainte-Victoire, le Lubéron : des ensembles chaotiques souvent – mon plaisir de la structure a de quoi se nourrir. "Il faut reconstruire ces ensembles rocheux sous l’espace réduit de la toile de manière à ce qu’ils puissent "tenir" debout. L’équilibre, la composition… La couleur par contre, en est sobre et simple – des bleus et des gris colorés. Là-bas, dans le Sud-ouest indien, l’espace plus grand que nature supporte des masses gigantesques, tabulaires, on ne peut plus simples et sobres ; rien qui ne ressemble à un détail, l’essentiel uniquement. C’est tout fait… l’art nature ! Mais la couleur, c’est autre chose : du rouge ocre orangé sur du bleu surnaturel… merveilleux à regarder dans la réalité, insupportable sur l’espace d’une toile. Le travail réside donc, là, du côté de la couleur.
Rapidement, je me suis trouvé sur un autre chemin, plutôt des synthèses, des signes, des supports mythologiques. Mon goût du dessin, de la gravure vient se placer dans la peinture même. J’y mêle des impressions avec tampon et souvent du collage, maintenant. Je devine que ces supports mythologiques du monde indien peuvent provoquer des recherches à partir de la mythologie provençale, occitane, plus largement méditerranéenne, et je me remets à regarder tout le travail d’un Picasso en relation avec la mythologie, et que j’ai toujours beaucoup apprécié dans ce sens.
M.A. – Des toiles monumentales comme vos hommages aux Apaches, aux Navajos, aux Hopis et aux Pueblos, me touchent à la fois par leur extrême concentration et leur ouverture. N’êtes-vous pas de plus en plus un révélateur de signes ?
P.C. – Tout au long de ma vie, j’ai donné l’impression sans doute que je me détachais petit à petit de ce qui paraissait descriptif. En réalité, je représente peu à peu une autre réalité qui a aussi des éléments descriptifs. Le monde indien, le monde de là-bas, m’a permis d’utiliser plus facilement des symboles, des signes. Parce que j’aime ce monde (géographique aussi), j’ose davantage. En même temps, il y a le sacré qui plane partout chez eux et c’est tellement proche de l’art.
M.A. - Je suis frappé par la cohérence de votre démarche. Il n’y a pas de rupture entre les diverses séquences de la recherche, mais une lente évolution qui vous permet de changer en demeurant vous-même…
P.C. – Je crois que ma vraie peinture est apparue avec les rochers. Auparavant, il y avait le désir de raconter quelque chose : avec les foules, j’ai peint des couples et des personnages seuls. Des couples, parce que j’aime voir un homme avec une femme parce que j’aime la complémentarité de l’amour. Les personnages seuls faisaient plus facilement partie du thème Terre Promise. J’ai peint un homme qui est un émigrant, extrêmement dur, douloureux. J’ai été proche d’eux dans mon désir de lumière. J’ai donc aimé peindre les foules, sortes de pèlerinages, les groupes refoulés, les gitans, les rejetés en général ; les Hippies qui s’en allaient jouer leur musique. Tous ceux qui n’avaient pas d’endroit – les seuls vrais propriétaires d’une Terre Promise - . Mais c’est le chemin qui y mène, qui, sans doute, est le plus créateur. De la nécessité du nomadisme.
M.A. – Je sais que l’enfer, pour vous, ce n’est pas "les autres", bien au contraire. Cependant, l’homme est absent de bon nombre de vos tableaux ; comme votre prénom l’indique, vous peignez la pierre, c’est-à-dire un univers d’avant ou d’après l’humain.
P.C. – Dans son Hommage à la nature morte de Chardin Francis Ponge affirmait : "L’homme est en quelque façon en trop dans la nature". La pierre ne se soucie pas de l’homme ; néanmoins, elle n’existe que par son regard. En ce qui me concerne, j’ai trouvé, dans le règne minéral, ma propre écriture, ma syntaxe. Aujourd’hui, je ne veux raconter que ce qu’il y a de pictural, avec les réussites et les échecs bien entendu. C’est-à-dire tous les signes présents sur la toile : lignes droites, courbes, bandes, surfaces, matières, couleurs, posées là pour se mettre en valeur, s’accompagner, se lier, s’équilibrer. Il y a un moment où c’est le travail qu’on vient de faire qui montre lui-même la direction à prendre ; c’est dans ce cas-là qu’on se sent un peu créateur… (Ce mot extrêmement usité aujourd’hui, je préfère l’employer avec discrétion). J’aime la sobriété et l’austérité en général, même dans les toiles où la couleur a l’air de prendre le dessus.
M.A. – Scott Momaday écrit – et c’est un grand éloge – que vos tableaux retracent "la géologie et la nature sacrée de la terre" et que vous percevez "le paysage à la manière des Indiens, dans sa dimension spirituelle". L’été dernier, à Santa Fe, vous avez exposé vos peintures récentes sous le titre d’Incantations. Ne touchez-vous pas aussi à la poésie et à la magie ?
P.C. – La vraie traduction des noms indiens qui désignent l’homme médecine, le shaman, c’est Chanteur. D’innombrables chants accompagnent les cérémonies, les rites de guérison. Rien ne se fait sans le chant.
Il y a là de l’incantation, en ce sens que nous sommes dans un domaine qui paraît en dehors de la nature, je dirai plutôt surnaturel, mais le surnaturel fait partie de la nature, je crois, alors que je le sais bien, étymologiquement, l’incantation, la magie, créent des effets contraires à la nature…
J’ai appelé mon exposition de Santa Fe Incantations simplement parce que l’art en général est une magie, je dirais positive, et en plus, au pays des Indiens, n’était-ce pas la moindre des choses !... Mais il est bien entendu que c’est ainsi que l’envisagent les Indiens, lorsque je parle de sacré, de magie, d’incantation, de création, de Dieu, je conçois que tout cela peut faire partie de la nature, des divers langages de la création artistique et de la nature des choses, parce que, encore une fois, comment inventer ce qui n’existe pas ? Je crois profondément que si les hommes ont pu inventer Dieu, c’est parce qu’il existe !
M.A. – Les natures mortes occupent une part non négligeable de votre œuvre. Où réside le point de jonction entre objet et paysage – le dedans, le dehors ?
P.C. – La nature morte est vraiment le lieu de la recherche, de la découverte, le plaisir de trouver. C’est vrai pour beaucoup de peintres. La construction, l’équilibre, la composition, le corps intérieur, le squelette, tout ce qui touche à la structure, au dessin, est plus essentiel que la couleur. Depuis quelques années, j’utilise beaucoup de tissus comportant eux-mêmes un motif ou un graphisme qui m’intéresse, du moins lorsqu’ils possèdent une certaine tenue, comme le drap, par exemple. Les tissus peuvent se présenter comme des ensembles rocheux avec les mêmes structures : arêtes, lignes de crêtes, aplombs, crevasses…
J’ai dit que j’étais fou d’équilibre, de composition, d’arrangement, de construction. Cette recherche procure un plaisir moins malaisé à trouver dans la nature morte où l’on peut se déplacer, ajouter, supprimer un élément sans trahir l’ensemble. Même avec la foi, il est plus difficile de déplacer une montagne ou d’en supprimer une partie…
Un paysage réel est toujours presque assez grand pour qu’il s’équilibre lui-même. L’univers lui-même est en équilibre ; c’est bien autre chose que de recréer cet équilibre en un espace réduit – la toile- dans lequel il n’y a qu’une parcelle du monde.
M.A. – Dans votre tableau Hommage au peuple Navajo, quatre couleurs – le noir, le bleu, le jaune et le blanc – suggèrent les "quatre mondes" qui font partie de la cosmogonie de cette nation indienne. Quatre mondes supplémentaires, voilà qui est bon à prendre ! N’est-il pas urgent de nous accroître de ces sensibilités différentes, trop longtemps ignorées ou méprisées ?
P.C. – Connaissant bien les divers musées indiens du Sud-ouest, j’ai eu du plaisir à y emmener par trois fois un petit groupe d’amis peintres pour leur montrer la qualité et sans doute l’importance de la création indienne – une certaine architecture mais aussi la poterie des Anciens Pueblos dont celle des Mimbres qui rassemble de vraies merveilles. C’est, à mes yeux, l’équivalent de la poterie grecque, étrusque et d’autres. Il en va de même pour l’art du tissage chez les Hopis et les Navajos, les peintures sèches (sables de couleur) chez les Navajos, les gravures sur les rochers. Cela me paraît important, nécessaire, vital, que les artistes, d’ici et d’ailleurs, puissent connaître ces cultures.
On se rend bien compte, quand on a la chance ou la volonté de suivre son chemin, que quelque chose vient à soi en même temps. Un chemin n’est pas uniquement pour aller d’un point à un autre, il est aussi là pour la rencontre. J’ai souvent pensé qu’un artiste était un peu comme un homme de la frontière : d’un côté, la culture, le passé, la raison, ce qui est acquis ; de l’autre, l’imagination, le mystère, le rêve, ce qui est encore ignoré.
Propos recueillis par Marc Alyn dans Aujourd’hui POÈME – N° 83 Septembre 2007
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